De l'inachèvement continu
par gregoire, mardi 29 janvier 2008 à 19:41 | Lieutenant | #1 | rss
Payons notre tribut à Rilke. Payons notre tribut à tous les antécédents, fâcheux ou non. Nous nous inscrivons dans une lignée. Nous ne tirons de légitimité — mais soyons plus modestes et parlons au mieux d'écho sur le radar — que parce que nous reconnaissons une lignée, un mouvement, une tradition. C'est le premier exercice, spirituel évidemment, sans la résolution duquel toute tentative de questionnement n'est que gesticulation pathétique. On ne se méfiera jamais assez des événements ; il n'est que de constater à quoi servent désormais les termes de révolution ou de révolutionnaire. Nous saurons nous en passer. Au reste, quitte à se méfier, méfions-nous également des adjectifs.
D'où parlons-nous ? Nous ne le savons pas encore. En jargon contemporain, nous pourrions dire que les tests de triangulation spirituelle sont en cours. Veuillez patienter... (Les appels à la patience de tout un chacun sont désormais, dans notre univers informatisé, plus récurrents que les appels à la prière. On ne sait si cela profite réellement à l'introspection loyale de soi.) D'où nous parlons, néanmoins, peut devenir notre programme, notre programme d'étude. Sans espoir d'y apporter une réponse — seuls les morts ont le fin mot — mais avec l'espoir, l'envie même, d'en écarter tous les faux, les fausses réponses, les faux-semblants. Avec l'envie de ne pas mourir satisfaits, rassasiés, repus, avec l'envie de ne pas mourir déjà morts. Avec l'envie donc d'étudier. D'étudier la question, de la pousser un peu plus loin encore, d'acquérir les bons gestes, les bonnes pratiques. Avec l'envie de durer, de « tenir un point réel » selon l'injonction de Badiou dans son dernier pamphlet. Nous ne tiendrons sans doute pas les mêmes points réels que Badiou, mais l'injonction demeure valable.
D'où nous parlons est notre programme. Ce programme est vaste. Mais ce programme n'est pas normatif. Il demande une adhésion — une adhésion de principe — mais il ne nous dit pas à quoi nous adhérons ; il dit ce vers quoi nous adhérons, ce vers quoi nous tendons. Ce programme nous demande si nous sommes de la même eau. Ce programme se demande jusqu'à quel point nous nous parlons, jusqu'à quel point nous nous écoutons, jusqu'à quel point nous nous entendons. Peut-être sa prétention la plus avérée est-elle de creuser nos automatismes, de les démonter, bref, de les critiquer. J'hésitais à parler d'un programme éthique (G. ne sera sans doute pas d'accord) ; je pense qu'on peut parler d'un programme critique. Une entreprise de démontage des lieux communs, d'affranchissement du sens commun. Qu'on ne s'attende cependant pas à nous voir clore l'affaire par la promotion de l'individualisme ou la révération du génie qui sommeille en chacun de nous : on sait assez à quoi nous ont mené ces aspirations romantiques, de la tentation du Guide à la réalisation du Consommateur, c'est-à-dire, en un mot, à la généralisation, comme horizon social, des aspirations de l'esprit petit-bourgeois.
Ce programme critique de nos sources — celles qui font que nous parlons — est par nature inachevable. C'est même ce qui fonde nos espoirs, donc notre entreprise. Nous continuons.
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